Quid de l’amour 2.0?

Quid de l’amour 2.0?

Aujourd’hui, l’amour courtois est mort. Ou peut-être hier je ne sais pas.

Si les Canadiens utilisent davantage Bumble que Tinder, Grindr, Fruitz, Happn, Hot or Not ou encore Once, sont autant de possibilités diverses et variées de rencontrer son futur bail. Qu’importe la plateforme, pourvu qu’il y ait le match.

Même s’il est presque inutile de détailler le fonctionnement de Tinder à la jeune génération d’aujourd’hui, je vais quand même m’y atteler pour les derniers princes charmants des temps modernes. L’application, synchronisée avec ton compte Facebook, permet de faire défiler sur ton écran d’autres utilisateurs en fonction des préférences d’âge, de sexe et de localisation que tu as au préalable renseignées. Face aux multiples choix qui te sont proposés, à toi de swiper à droite si le profil t’intéresse, à gauche si le mec pose avec une carpe au dernier concours de pêche de son village. Quand deux personnes se likent, c’est le match. C’est alors à celui qui aura la meilleure phrase d’accroche et la conversation sera amorcée.

Les raisons d’utiliser Tinder sont multiples : pas le temps de rencontrer des gens dans la vraie vie, vaincre sa timidité maladive, s’occuper pour se consoler d’une rupture amoureuse, passer le temps pendant les repas du dimanche midi qui durent quatre heures et demi sans le dessert, booster son égo et pour les plus audacieux, rencontrer l’homme/la femme de sa vie. L’essor de ce type de plateforme pose évidemment la question de l’hypernumérisation de notre société et la perte du lien social. Rencontrer quelqu’un sur Tinder est-il vraiment équivalent à nos vraies rencontres ? Est-ce que ce n’est pas tricher ?

À l’heure de la société de (sur)consommation, on choisit son date comme on choisit ses pommes : bien vertes, bien mûres et bien juteuses. Aujourd’hui, avec des applications comme Tinder ou encore le site Adopteunmec.com, il est possible de se créer un partenaire sur mesure en s’imposant des critères précis à remplir. On est loin de la spontanéité de la rencontre impromptue dans le métro. Avec le choix vient également son lot de discrimination. Tout le monde n’est pas égal sur les plateformes en ligne (comme j’ai pu le sous-entendre deux paragraphes plus haut), et cela vaut autant pour suivre un compte Instagram que pour un swipe à droite. Fondé principalement sur un défilement de photos minutieusement choisies, Tinder n’est pas le « The Voice » des applis de rencontres. On a tendance à concevoir aujourd’hui les relations amoureuses comme des transactions économiques. Rien qu’à voir le vocabulaire employé après une rupture : je suis de retour sur le marché ! Comme si le célibat fonctionnait comme un indicateur d’employabilité : plus longtemps on reste seul, plus notre capital « dating » s’amenuise.

Rencontrer quelqu’un « IRL », c’est surtout augmenter ses chances de tomber sur quelqu’un de notre entourage, avec qui on partage des centres d’intérêt similaires, une vision de la vie proche ou des amis en commun. Autant d’indicateurs qui accroissent la probabilité d’une relation stable et durable. Avec Tinder et ses équivalents, on perd toute l’adrénaline d’aller s’adresser à quelqu’un dans la rue qui nous intéresse mais dont on ne connaît pas vraiment les intentions. Les jeux de regard, les petits signes avant-coureurs, autant d’excitations préalables qui se perdent au profit d’un like mutuel et interposé. Sur Tinder on sait qu’on plaît, puisqu’on s’est déjà liké, et c’est bien dommage.

Le véritable enjeu derrière les relations amoureuses aujourd’hui, c’est la rapidité et la facilité avec laquelle on nous propose de gagner du temps. Tout va vite, trop vite, et on ne se prend plus le temps de rien. J’ai un peu l’impression que l’engagement fait peur, et c’est mon cas, et on préfère virevolter à droite à gauche, sans réfléchir. J’ai le sentiment qu’on vit dans une société de l’instantanéité et que voir plus loin que le mois suivant ce serait se brûler trop vite les ailes. D’un autre côté, j’ai aussi l’impression que l’on arrive de moins en moins à rester seul, comme s’il fallait toujours être occupé, toujours dépendre de quelqu’un et faire dépendre son bonheur de quelqu’un d’autre. Et quand t’es célibataire à 27 ans, les « tu ne voudrais pas penser à te poser maintenant ? » fleurissent de tous les côtés. Et les développeurs d’application vont encore plus loin. Avec Book A Friend, il est même possible de louer un ami quand on n’a « pas le temps de s’en faire en vrai » ! Derrière les débats sur les applis de rencontre en ligne, il y aussi l’idée de codification des relations amoureuses, comme s’il fallait placer une étiquette sur tout. Comme s’il était essentiel de définir une relation. Ce n’est pas parce qu’on voit quelqu’un régulièrement qu’on est obligé de s’autoproclamer en couple. Je pense que chacun a la liberté de définir sa propre relation, et chacun a aussi le droit de choisir sa façon de dater. S’il y a bien un truc qui n’appartient qu’à nous c’est nos sentiments, nos choix de relations, la façon de s’approprier nos corps et ce qu’on choisit de partager avec les autres ou pas. J’ai un peu l’impression qu’une relation Tinder sera toujours considérée comme une relation de second-rang, comme si rencontrer quelqu’un dans « les règles de l’art » traditionnelles valait davantage. Alors bien sûr, au vu des stéréotypes associés à l’application et des mœurs sociales, c’est difficile de concevoir que rencontrer ton bail sur Tinder soit aussi légitime et sérieux. Mais ce n’est pas parce que ça paraît moins romancé que c’est forcément moins authentique. Au final, on peut très bien rencontrer quelqu’un « dans la vraie vie » sans que ça aboutisse sur un truc sérieux, tout comme on peut rencontrer quelqu’un sur Tinder et faire sa vie avec.

Néanmoins, force est de constater que si la forme diverge, les codes restent à peu près les mêmes. On peaufine son profil comme on se préparerait à un premier rendez-vous. On fait attention aux mots qu’on emploie. On instaure des règles implicites de texting comme on s’impose des étapes crescendo au nombre de verres déjà partagés. La barrière de l’écran fait qu’on n’a moins peur de clamer haut et fort ce qu’on veut. En plus, il est beaucoup plus simple de nexter un match un peu envahissant. Et puis finalement, le but de Tinder reste quand même de se rencontrer pour voir si le courant passerait « dans la vraie vie ». Internet prévient, Internet facilite, mais je ne pense pas qu’il remplace le lien social.

Et si l’amour n’était pas mort mais juste différent ?



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