Construction

Construction

oh, long time no see comme dirait l’autre !

Je reviens ici, presque un an et demi plus tard, pour vous parler d’une réflexion qui me taraude l’esprit depuis quelques temps et parce qu’écrire librement me manquait, tout simplement.

Construction de soi

Alors que je suis sur le point de finir mes études, je m’interroge, comme, je l’imagine, de nombreux autres jeunes de mon âge avant moi, sur ce que je suis censée vouloir pour mon avenir. Le moment où tu réalises que le « plus tard » du « qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ? », il est là, maintenant devant toi. Et que finalement t’as pas tellement plus d’idées que quand t’avais 10 ans. Je dirais même que t’en as moins. A 10 ans, je pouvais faciliter tirer une liste assez exhaustive des métiers que je rêvais de faire et ceux qui ne m’intéressaient pas du tout. Mais à 10 ans, je rêvais aussi d’avoir un appareil dentaire et des lunettes. Donc, avec le recul, je crois que c’est peut-être pas plus mal de pas savoir.

Au-delà de la pression qui s’exerce naturellement dès lors que tu approches ce qu’on (la société adore appeler) appelle communément un « cap » (fin des études, mariage, enfant, ménopause, âge pivot), je sens que quelque chose d’autres me dérange dans ce discours. En fait, je réalise que l’on grandit avec une conception très linéaire de la vie dans laquelle on passerait d’une construction de soi à une construction de quelque chose, et si possible avec quelqu’un. C’est cette conception qui me pose problème.

L’idée c’est que de 0 à grosso modo 24 ans, tu te construis. Seul et avec les autres. Tu apprends qui tu es, tu t’apprivoises physiquement et moralement, jusqu’à savoir peu ou prou normalement te définir, te situer et te présenter le plus fidèlement possible au monde. D’où cette idée de choix de vie après tes études. Tu es censé SAVOIR. Ce que tu veux, où tu veux aller, avec qui, quand et comment.

Donc techniquement, après 24 ans d’expérience, 24 ans où tu as notamment été (d’une façon ou d’une autre, à tort ou à raison) formaté par ton entourage, tes études, la pression sociale et les discours dominants, tu es censé devenir l’être humain prêt à construire quelque chose, parce que tu as fini de te construire toi. C’est ce passage qui me fait tiquer.

Déjà, comment envisager aujourd’hui un achèvement de sa propre construction ? Je pense qu’on n’a jamais fondamentalement fini de se construire de manière absolue et irrévocable. Sinon, cela impliquerait naturellement l’incapacité de changer ou de se redécouvrir au cours de sa vie. On peut vivre 50 ans caché en soi, comme on peut être parfaitement serein sur qui on est à 15 ans.

Ce qui me dérange, c’est cette prédisposition de la société à croire qu’il arrive à un moment où est trop « grand » pour pouvoir dire qu’on ne sait pas.

Pourquoi ?

Quelle logique prime derrière cette injonction, si ce n’est celle de dire que l’apprentissage est parfaitement linéaire. Je ne conteste pas l’idée selon laquelle on engrange de l’expérience et que celle-ci sera résolument plus fournie à 40 ans qu’à 10 ans. Mais n’importe quel professeur vous le dira : un apprentissage n’est jamais 100% linéaire, un apprentissage admet toujours des questionnements, des retours en arrière, des phases d’accélération et des périodes de stagnation. Ainsi, il ne suffit pas d’acquérir de l’expérience, il faut également savoir la comprendre et en tirer une leçon. Je pense que c’est sur ce point qu’il faut s’attarder. Ce n’est pas tant le temps qui passe qui te permet de te construire, que ta capacité à développer un raisonnement et une compréhension fine des éléments qui ont participé à te forger. Ce n’est pas tout que de grandir dans un environnement, encore faut-il que tu puisses t’en extirper, apprendre ses limites et savoir les déjouer. Sans ce travail de compréhension et d’introspection, finalement tu ne te construis pas, tu es simplement façonné. Par les autres, par ce qu’on t’a enseigné, par ce qu’on t’a permis de comprendre ou pas.

C’est pourquoi, j’ai beaucoup de mal à concevoir qu’il soit si peu admis dans notre société de se remettre en question, passé une certaine période. Qu’il soit si peu admis de changer de voie, de se réinventer. Cette idée remet ainsi en cause toute l’idée de choix décisifs. Comme s’il y avait des décisions dans nos vies sur lesquelles on n’est pas censé revenir dessus. A aucun moment, et quelles que soient les raisons. C’est super anxiogène en fait. T’es là, tu prends une décision, et t’as cette espèce d’épée de Damoclès que la société te met au-dessus de ta tête, genre « Attention, tu fais ce choix maintenant, t’es sûr de vouloir ça toute ta vie ? » Qu’est-ce qu’on en sait finalement ? A quel moment avons-nous eu besoin de prétendre que l’on savait pertinemment que ce qui était bon pour nous à l’instant T le serait aussi dans 10, 20, 30 ans ?

Ce qui me dérange aussi, c’est l’ambivalence du discours de la société aujourd’hui. Parce qu’on admet d’un côté que l’être humain doit apprendre tous les jours. Que l’être humain est toujours perfectible. Que l’être humain se doit de trouver sa propre voie pour s’épanouir pleinement et vivre une vie heureuse. Mais d’un autre côté, « c’est quand même bizarre que t’aies 30 piges et que tu sois toujours célibataire ».

Voilà, pour ce premier point concernant la construction de soi.

Et après ?

Avec cette idée de date butoir d’achèvement de construction de soi, vient naturellement l’idée de construire quelque chose. Parce qu’après avoir fait son propre bout de chemin tout seul, la logique de la vie voudrait qu’on mette à profit la sérénité qu’on a, a priori, acquise avec son propre soi, pour construire QUELQUE CHOSE. Comme si on avait fini de coudre notre costume, il fallait maintenant qu’on installe le décor et qu’on s’apprête à jouer dans la pièce de théâtre de notre vie. Là où la société va plus loin, c’est qu’idéalement cette construction se fasse avec quelqu’un. Qu’il arrive à un moment où t’es censé avoir fait ton choix de partenaire de construction de vie. Finalement, on te sert ça sur un plateau depuis que tu es petit, avec une idée assez précise de ce à quoi devrait ressembler cette construction. Idéalement, c’est mieux s’il y a plusieurs enfants, avant un certain âge, une union officiellement régie devant une instance suprême, une maison et un emploi STABLE. La stabilité, le maître mot de la construction ; puisqu’aucune construction ne résiste, si elle n’est pas stable.

C’est ce sur quoi je veux revenir finalement : cette injonction à la stabilité. Il y aurait aussi un âge à partir duquel on est prêt pour la stabilité. A partir duquel on pense que rien ne va jamais perturber le cours de la vie qu’on a mis en place.

On a tendance à croire que les failles de stabilité sont un échec. En réalité, je pense plutôt que ce sont des chocs de construction. Dès que cette stabilité est perturbée, ce n’est pas tant que la seconde construction est fragile, mais que la première, la nôtre, a besoin d’être repréciser. Parfois, la seconde construction résiste à ce réajustement, parfois non. Là n’est pas la question. Mais à force de croire que l’être humain achève sa propre construction de soi à un âge donné et que tout le reste n’est que consolidation du déjà existant, on en vient à montrer du doigt ceux qui faillissent à leur « deuxième construction ». Comme si c’était un tort de se remettre en question, de vouloir changer de vie, d’avoir envie d’autres choses, d’essayer des choses différentes. En fait, c’est plutôt une victoire : ça veut dire que vous avez non seulement vécu, mais aussi appris de votre vécu. C’est plutôt positif non ? De réaliser que vous avez suffisamment travaillé sur vous-même pour avoir les matériaux nécessaires pour compléter davantage votre construction.

Ce que je remets en question ce n’est donc pas tant le bienfondé de construire quelque chose, avec quelqu’un, mais bien la diabolisation et la peur du « changement d’avis », de « l’erreur de parcours ». Au contraire, travaillez sur ça, travaillez sur vous. Il n’y a pas d’âge pour se découvrir, pas d’âge pour changer ses plans. La société nous vend un planning tout fait avec des étapes-clés au cours desquelles on est censés apprendre un certain nombre de choses. Sauf que c’est des intox, des illusions. Tu te construis toute ta vie, et c’est parfaitement normal et souhaitable.

Relativiser

Loin de moi l’idée de critiquer les modèles en place. Je pense que moi aussi un jour j’aurais peut-être envie de construire quelque chose, peut-être même avec quelqu’un, et ce sera sans doute très bien. Loin de moi aussi l’idée de contester une certaine idée de progression dans la vie. En fait, je ne remets pas en cause le principe selon lequel tu avances dans ta vie, tu crées des choses, tu rencontres des gens, tu choisis de t’arrêter à certains endroits, d’y rester plus longtemps. En fait, je ne remets pas en question le principe même du cours de la vie. Par contre, ce que je conteste, c’est la façon statique dont cette vie est censée être menée, jalonnée par des dates butoir et une impossibilité de changer d’avis. On pourrait aussi croire que mon discours implique une déresponsabilisation des gens face à leurs choix, notamment quand ils impliquent d’autres individus. C’est vrai que ça en prend la forme. Mais je pense plutôt que mon propos encourage à ne pas être trop violent envers les gens qui doutent. Revenir sur ses choix n’est jamais facile pour l’individu qui le fait, donc je pense qu’il est essentiel de ne pas les diaboliser et engager un travail de compréhension de l’autre, plutôt que de le montrer du doigt et l’accuser d’égoïsme.

Même si je me demande parfois si j’aspire réellement à la stabilité un jour, ou si c’est simplement parce qu’on me l’a tellement vendu que je suis parvenue à y croire toute seule, le véritable enseignement de cette réflexion, c’est de dire que c’est pas grave de se tromper, c’est pas grave de revenir en arrière, c’est pas grave d’avancer plus vite, plus lentement, de vouloir changer des choses, de se poser des questions. C’est même plutôt encourageant et c’est de quoi devrait être fait la vie de tout un chacun : des apprentissages, réguliers, et des remises en question, pour, à terme, arriver à la plus fidèle construction de soi-même possible.

Quoi que vous fassiez, l’idée c’est simplement de dire : lâchez-nous la grappe avec vos modèles préétablis et laissez-nous simplement suivre notre propre schéma de construction.

A bientôt j’espère,

Mathilde

 



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